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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 22:35

Voici la suite de l'entretien accordé à la chaîne télévisée allemande ZDF, dont la première partie est résumée dans l'article précédent - Peur de lire la Plaisanterie Infinie de David Foster Wallace, (1ère partie)?

 

« Le fait de lire exige que l’on soit assis tout seul dans une pièce calme, tranquille … et j’ai des amis, des amis intelligents, qui n’aiment pas lire parce que cela les … ce n’est pas simplement que cela les ennuie, mais c’est qu’il y a là une sorte de peur qui surgit, je pense, à devoir être tout seul et à devoir être tranquille, au calme et c’est une chose que, vous voyez quand vous vous promenez ; quand vous marchez dans la plupart des espaces publics aux États-Unis, le calme y a disparu, on y diffuse de la musique  et la musique est une chose facile à tourner en dérision parce que c’est habituellement une musique horrible, mais il semble significatif que nous ne voulions plus que les choses soient calmes et tranquilles dorénavant. Et pour moi… je ne sais pas si je peux défendre mon point de vue, mais il me semble que cela a affaire avec … quand vous avez le sentiment que le but de votre vie est de vous valoriser vous-même et de continuer sans arrêt, il y a cette autre partie de vous-même, c’est la même partie qui a en quelque sorte faim de silence, de calme et de tranquillité et qui a besoin de pouvoir penser très fort à la même chose pour peut-être… une demi-heure au lieu de 30 secondes, cette partie-là n’est absolument pas nourrie… et cela se fait sentir dans notre corps, ici (il désigne sa poitrine)… je ne sais pas si cela a véritablement un sens, mais il est vrai qu’ici, aux États-Unis, chaque année la culture devient de plus en plus hostile, je ne veux pas dire par là hostile au sens d’« agressive », mais c’est juste que cela devient de plus en plus difficile de demander aux gens de lire ou de regarder une œuvre d’art pendant… disons une heure et d’écouter un morceau de musique qui soit compliqué à comprendre dans le travail du texte… Il y a beaucoup de raisons à cela, mais particulièrement de nos jours, dans la culture de l’informatique et la culture qui « entre et ressort en permanence » (in an out culture), tout va si vite et plus les choses vont vite, plus  nous nourrissons cette partie de nous-mêmes, mais nous ne nourrissons pas la partie de nous-mêmes qui aime… qui aime le calme et la tranquillité, qui est capable de vivre dans le calme et la tranquillité, vous savez, sans aucune espèce de stimulation… je ne sais pas… »


Vous, je ne sais pas, mais moi, je sais bien que je ressens souvent la même chose…

 

le passage transcrit ici se trouve dans la vidéo au bout de 2:10 mn:

 

 

 

 

 

Texte original de l’entretien :


 “Reading requires seating alone by yourself in a quiet room and I have friends, intelligent friends, who don’t like to read, because they get… it is not just bored, there is an almost dread that comes out, I think, here about having to be alone and having to be quiet and you see that when you are walking; when you are walking in the most public spaces in America, it is not quiet anymore, they pipe music through and the music is the easy thing to make fun of because it is usually horrible music, but it seems significant that we don’t want things to be quiet ever anymore and to me… I don’t know that  I could defend it, but that seems to me it has something to do with… when you feel like … the purpose of your life is to gratify yourself and get things for yourself and go all the time, there is this other part of you, that is the same part that is almost hungry for silence and quiet and thinking really hard about the same thing for maybe half an hour instead of  30 seconds, that doesn’t get fed at all … and it makes itself felt in the body and the kind of dread in here (he shows his chest)… I don’t know whether that makes a lot of sense, but it is true that here in the US, every year the culture gets more and more hostile, I don’t mean hostile like angry, just it becomes more and more difficult to ask people to read or to look at a piece of art for …an hour or to listen to a piece of music that is complicated in the text work to understand, because … there are a lot of reasons , but particularly now in the computer and in and out-culture everything is so fast and the faster the things go, the more we feed that part of ourselves, but don’t feed the part of ourselves that likes … that likes quiet, that can live in quiet, you know,  without any kind of stimulation… I don’t know…”

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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 14:31


David Foster Wallace (1962-2008) est devenu au fil des ans, en encore plus depuis son suicide en 2008, un romancier et philosophe américain « à la mode », et un objet de culte presque planétaire.  

 DFW2

Je suis pourtant prête à parier que peu de lecteurs en France se sont attaqués à ses romans, notamment à Infinite Jest*, paru en 1996 aux États-Unis, qui n’a apparemment toujours pas été traduit en français à ce jour pour la bonne et simple raison que les traducteurs se cassent les dents sur cet ouvrage depuis des années, tant la structure et le style, le vocabulaire-même, souvent réinventé, et les notes en bas de page incorporées au texte du roman nous confrontent autant à une quête sémantique qu’à une gageure linguistique… Ce roman a cependant été publié en Allemagne dans sa traduction « Unendlicher Spaß». Il semblerait ainsi que la langue allemande se prête mieux aux labyrinthes du style de Wallace. Il s’agit donc, comme l’indique le titre, d’une « Plaisanterie infinie » dont nous parle Wallace… Pour ma part, cela fait des mois que je « rame » littéralement pour lire les 1079 pages de ce roman dans sa version originale américaine et il semble que je ne sois pas la seule, si j’en crois certains amis anglophones pourtant érudits…je fais donc bien attention de ne pas perdre le fil de la narration débordant de personnages dans un monde futuriste marchant sur la tête et dans tous les sens. Wallace est unanimement réputé pour avoir « révolutionné » la langue américaine ; un peu trop peut-être ?... Je plaisante, bien sûr ! (m’enfin… comme dirait Gaston, notre vieil ami de bande dessinée …). Quant aux titres de ses romans ou recueils de nouvelles, ils sont assez surprenants : Brefs Entretiens avec des Hommes HideuxLa Fille aux Cheveux étranges, La Fonction du Balai etc...

  

  Penchons-nous un instant sur le philosophe Wallace cité si abondamment dans les médias. Bizarrement, chez Wallace, tout semble se passer « à l’envers » : il est bien titulaire d’une thèse de philosophie, un essai sur le philosophe Richard Taylor intitulé « Fate, Time and Language , An Essay on Free Will», mais il est surtout un romancier réputé pour avoir révolutionné la langue et le genre littéraire américains. Pourtant, ce n’est  pas seulement le romancier aux œuvres ardues et déroutantes qui font de lui l’un des intellectuels américains les plus connus de la culture américaine, mais tout autant ses considérations philosophiques, au détour d’un discours, d’un entretien.

   

Il apparaît donc être manifestement devenu depuis sa mort un philosophe culte. Attention danger… cela dit, ce phénomène s’explique aisément, si l’on considère que Wallace exprime son sens aigu de l’observation de notre société de manière très simple - contrairement au style de ses romans - et sans effets ronflants de vocabulaire, sans grandes argumentations théâtrales, et il le fait presque en s’excusant d’être celui qui doit le dire… un style qui plaît, donc, qui me plaît aussi, mais là n’est pas la question. 


Il n’est pas étonnant en effet que, dans leur besoin de « sens », beaucoup de personnes se tournent vers cet intellectuel qui n’abuse pas de son influence dans ce qu’il nous dit, mais qui donne à celui qui l’écoute matière à penser, à réfléchir bien plus qu’à croire. Ainsi en témoignent chez Wallace les fameux mots récurrents : « well, I don’t know… », « I’m not sure but… », lesquels ne sont pas uniquement des hésitations en soi, mais plutôt l’indication d’un esprit toujours en mouvement et un point de départ vers tous les possibles de la pensée. Bref, on a l’impression de « penser avec » lui et c’est cela qui plaît en général parce que cela … rassure aussi !


En 2005, Wallace a tenu une allocution devant les étudiants du Kenyon College, dont le texte s’intitule This is Water (C’est de l’eau). Qu’est-ce qu’apprendre à penser, demande-t-il ? C’est trouver la vraie liberté, celle qui réclame d’ouvrir notre espace intérieur sur  les autres et exige l’empathie dans nos relations avec eux. C’est cela apprendre à penser dans la violence de l’éternel retour du pénible quotidien…

 

 

Dans un entretien accordé en 2003 à la chaîne télévisée allemande ZDF, le philosophe et romancier expliquait qu’il existe une véritable cassure au sein de la littérature américaine avec, d’un côté la littérature commerciale – les romans de Stephen King, Tom Clancy, Grisham, parmi lesquels certains sont, selon lui, vraiment bons et qui leur font gagner énormément d’argent, étant très demandés par le public, et de l’autre, la littérature « sérieuse », les livres sérieux pour lesquels il y a certainement plus de demande en Europe qu’aux États-Unis.  De l’autre côté de l’Atlantique, nous dit-il, « il n’y a qu’une petite partie, environ un-demi million à un million de lecteurs, lesquels appartiennent pour la plupart aux classes moyennes supérieures et qui ont été éduqués aux plaisirs que l’on éprouve à fournir le travail difficile qu’exigent la lecture, la musique, l’art en général ». L’influence de cette culture exigeante ne se fait sentir que dans un cercle restreint, dans lequel Wallace dit se situer lui-même ; comparée à la musique populaire par exemple, comme le Rock’n Roll et le Hip Hop, l’influence culturelle autant qu’économique de la musique classique est quasiment nulle. Wallace, qui n’est jamais sûr de rien « I don’t know… », « I’m not sure but… » et qui fait preuve en cela d’un charme intellectuel rafraichissant si on le compare aux arrogantes assertions de certains intellectuels français dont on ne retient déjà plus que le sigle (tant qu’à faire dans le « commercial » ou la pub, je préfère autant DFW comme marque « déposée » que BHL !) se dit que « probablement, l’éducation américaine était meilleure et plus exigeante autrefois,  quand les enfants n’avaient pas d’autre choix que de réaliser qu’il y avait certaines choses qui étaient difficiles et qui impliquaient une certaine corvée, mais qui, au final, se révélaient très satisfaisantes. Mais de plus en plus, aux États-Unis, les gens produisant des choses sérieuses, plus difficiles et qui sortent de l’ordinaire, ont eu une audience de plus en plus restreinte. »

 

 

 

 

 

 Dans un prochain article, je publierai la suite de cet entretien dans sa traduction française et dans lequel il nous explique pourquoi les gens ont généralement « peur » de lire.



*Le titre Infinite Jest est une citation tirée de Hamlet de Shakespeare

 

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11 mai 2010 2 11 /05 /mai /2010 22:50

Déjà dans les archives de l'INA.

 

 

Si nous n'affectionnons pas Laure Adler pour des raisons diverses et variées, elle a des invités particulièrement passionnants.

Et elle leur donne la parole.

Et ils la prennent.

Dans le cas de Patrice Chéreau, quelle fluidité, quelle limpidité dans la parole, et surtout, quel naturel, quelle honnêteté.

 

http://www.ina.fr/art-et-culture/arts-du-spectacle/video/I10090425/patrice-chereau-a-propos-de-l-oeuvre-de-bernard-marie-koltes.fr.html

 

On a envie de l'écouter pendant des heures, parler de lui et de sa relation aux autres, également de son travail, sans oublier ses remises en question, son regard sur ses échecs.

Sa relation avec Bernard-Marie Koltès n'a pas été d'une facilité extrême tout le temps, il le dit et c'est ça qui en fait une relation belle. C'est un grand ce Chéreau, vraiment un très grand.

 

Nous en sommes convaincues... 

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24 mars 2010 3 24 /03 /mars /2010 18:37
À l'heure où le monde de la presse - et pas seulement lui - s'entredéchire pour savoir si Stéphane Guillon fait de l'humour ou non quand il s'en prend à  notre ministre de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et d'etc, je ne m'étendrai pas sur le sujet et je me contenterai d'une part, de réaffirmer mon attachement à la liberté d'expression, et d'autre part, de vous renvoyer à mon cher disparu, Pierre Desproges, et à ses armes que formaient les mots et phrases bien aiguisés. Pour nos petits "d'jeun's" qui ne le connaissent peut-être pas encore, en voici un exemple édifiant :


Génial, non ?
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13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 16:31
Sous le titre "Une Déesse va au Bain"le magazine allemand Die ZEIT a publié cette semaine un article faisant état d'un terrible drame culturel qui secoue actuellement l'Écosse, voire toute l'Île d'Outre Manche. En effet, des amateurs d'art écossais se démènent pour sauver deux tableaux de maître du Titien menacés de quitter le pays. Mais voilà que Karl Marx s'en  mêle et que ces tableaux font resurgir à leur insu une lutte des classes que l'on croyait noyée dans l'abîme de la crise financière sur fond de mondialisation etc...

Résumons les faits : un noble écossais - et pas n'importe lequel, nous dit-on -, le Duke of Sutherland, détient depuis des lustres deux tableaux (1) de maître de l'artiste vénitien de la Renaissance, Le Titien, estimés à 300 millions de Livres sterling. Le Duke souhaite les vendre au tiers de leur prix pourvu qu'elles restent dans le pays.

Jusqu'ici, rien de spectaculaire : à ce prix-là, je vais de ce pas fouiller dans mon grenier, au cas où. Mais voilà : le nom de Sutherland est vilipendé en Écosse, la faute à une horrible ancêtre, la duchesse de Sutherland, qui, sept générations auparavant, avait fait procéder à l'expropriation et à l'expulsion de milliers de familles du Comté. Son souvenir est resté gravé dans la mémoire des Écossais comme le symbole de la barbarie féodale. À tel point honnie qu'elle est même évoquée dans le Capital de Karl Marx!
Quant à son descendant, il est suggéré ça et là qu'il cherche peut-être à renflouer les caisses de son compte en banque par la vente des deux tableaux du Titien...
Qu'à cela ne tienne, mais voilà que tous les experts s'enflamment pour ces tableaux et que le directeur de la Galerie nationale d'Edimbourg déclare que ces toiles sont uniques. Le curateur de la Galerie nationale d'Angleterre à Londres les compare même à la Joconde et tous deux ont entamé l'été dernier une campagne pour leur acquisition, que seules des collections étrangères telles que le Musée Getty peuvent se permettre d'acheter, même au prix convenu avec le Duke de Sutherland !
Mais, dans ce débat  où des esprits survoltés rivalisent d'enthousiasme pour cette acquisition, même des historiens de l'Art pourtant d'un avis différent préfèrent ne pas se prononcer. C'est qu'en réalité, cette lutte pour l'acquisition des tableaux est moins une question de culture et d'art qu'une affaire politique, le débat ayant tourné à la lutte des classes. Le Duke, prétendent les politiciens du Labour, serait moins mû par un désir de faire une bonne action que par celui, bien dans les habitudes des Sutherland, de leurrer le peuple. Le terme même d'"extorsion" est évoqué. En effet, dans le cas d'une vente à la Galerie nationale, il économiserait 60 millions de Livres en impôts sur le revenu des capitaux et sur les droits de succession pour chacun des tableaux dont il a hérité avant les neufs dernières années. Ainsi, se plaint un député d'un district ouvrier de Glasgow, l'achat du premier tableau provoquerait à lui seul un trou énorme dans les caisses de l'État - pour une oeuvre d'art auquel ne s'intéresserait aucun de ses électeurs. Il trouverait bien mieux de laisser ces toiles prendre le chemin de l'Amérique, puisque, de la sorte, Sutherland serait obligé de payer une part décente en impôts.
La Galerie nationale persiste à considérer que l'offre de Sutherland est l'expression de sa grande philantropie. Cependant, la haine qui s'est déclenchée de nouveau sur son nom a déjà fait des ravages. Sur une page Internet du quotidien écossais "The Scotsman", un bloggeur exige que l'on exproprie les Sutherland sans aucun dédommagement. Un autre bloggeur réclame, "sous la menace d'un commando d'exécution au petit jour", qu'on les expulse immédiatement vers ... l'Angleterre !

Là, le Duke mal aimé trouverait sans doute une atmosphère plus apaisée. Ainsi, dans le courrier des lecteurs du Times, un lecteur s'enthousiasme à l'idée de dépenser l'argent du contribuable pour les tableaux du Titien, pour quelque chose, dit-il, qui possède une vraie valeur, et non pour des "banques surendettées ou pour l'aide sociale à l'infâme prolétariat."

Bien, l'année 2009 ne fait que commencer, je vais me coucher...



(1)  Le Titien, Diane et Callisto  et  Diane et Actéon  
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