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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 14:31


David Foster Wallace (1962-2008) est devenu au fil des ans, en encore plus depuis son suicide en 2008, un romancier et philosophe américain « à la mode », et un objet de culte presque planétaire.  

 DFW2

Je suis pourtant prête à parier que peu de lecteurs en France se sont attaqués à ses romans, notamment à Infinite Jest*, paru en 1996 aux États-Unis, qui n’a apparemment toujours pas été traduit en français à ce jour pour la bonne et simple raison que les traducteurs se cassent les dents sur cet ouvrage depuis des années, tant la structure et le style, le vocabulaire-même, souvent réinventé, et les notes en bas de page incorporées au texte du roman nous confrontent autant à une quête sémantique qu’à une gageure linguistique… Ce roman a cependant été publié en Allemagne dans sa traduction « Unendlicher Spaß». Il semblerait ainsi que la langue allemande se prête mieux aux labyrinthes du style de Wallace. Il s’agit donc, comme l’indique le titre, d’une « Plaisanterie infinie » dont nous parle Wallace… Pour ma part, cela fait des mois que je « rame » littéralement pour lire les 1079 pages de ce roman dans sa version originale américaine et il semble que je ne sois pas la seule, si j’en crois certains amis anglophones pourtant érudits…je fais donc bien attention de ne pas perdre le fil de la narration débordant de personnages dans un monde futuriste marchant sur la tête et dans tous les sens. Wallace est unanimement réputé pour avoir « révolutionné » la langue américaine ; un peu trop peut-être ?... Je plaisante, bien sûr ! (m’enfin… comme dirait Gaston, notre vieil ami de bande dessinée …). Quant aux titres de ses romans ou recueils de nouvelles, ils sont assez surprenants : Brefs Entretiens avec des Hommes HideuxLa Fille aux Cheveux étranges, La Fonction du Balai etc...

  

  Penchons-nous un instant sur le philosophe Wallace cité si abondamment dans les médias. Bizarrement, chez Wallace, tout semble se passer « à l’envers » : il est bien titulaire d’une thèse de philosophie, un essai sur le philosophe Richard Taylor intitulé « Fate, Time and Language , An Essay on Free Will», mais il est surtout un romancier réputé pour avoir révolutionné la langue et le genre littéraire américains. Pourtant, ce n’est  pas seulement le romancier aux œuvres ardues et déroutantes qui font de lui l’un des intellectuels américains les plus connus de la culture américaine, mais tout autant ses considérations philosophiques, au détour d’un discours, d’un entretien.

   

Il apparaît donc être manifestement devenu depuis sa mort un philosophe culte. Attention danger… cela dit, ce phénomène s’explique aisément, si l’on considère que Wallace exprime son sens aigu de l’observation de notre société de manière très simple - contrairement au style de ses romans - et sans effets ronflants de vocabulaire, sans grandes argumentations théâtrales, et il le fait presque en s’excusant d’être celui qui doit le dire… un style qui plaît, donc, qui me plaît aussi, mais là n’est pas la question. 


Il n’est pas étonnant en effet que, dans leur besoin de « sens », beaucoup de personnes se tournent vers cet intellectuel qui n’abuse pas de son influence dans ce qu’il nous dit, mais qui donne à celui qui l’écoute matière à penser, à réfléchir bien plus qu’à croire. Ainsi en témoignent chez Wallace les fameux mots récurrents : « well, I don’t know… », « I’m not sure but… », lesquels ne sont pas uniquement des hésitations en soi, mais plutôt l’indication d’un esprit toujours en mouvement et un point de départ vers tous les possibles de la pensée. Bref, on a l’impression de « penser avec » lui et c’est cela qui plaît en général parce que cela … rassure aussi !


En 2005, Wallace a tenu une allocution devant les étudiants du Kenyon College, dont le texte s’intitule This is Water (C’est de l’eau). Qu’est-ce qu’apprendre à penser, demande-t-il ? C’est trouver la vraie liberté, celle qui réclame d’ouvrir notre espace intérieur sur  les autres et exige l’empathie dans nos relations avec eux. C’est cela apprendre à penser dans la violence de l’éternel retour du pénible quotidien…

 

 

Dans un entretien accordé en 2003 à la chaîne télévisée allemande ZDF, le philosophe et romancier expliquait qu’il existe une véritable cassure au sein de la littérature américaine avec, d’un côté la littérature commerciale – les romans de Stephen King, Tom Clancy, Grisham, parmi lesquels certains sont, selon lui, vraiment bons et qui leur font gagner énormément d’argent, étant très demandés par le public, et de l’autre, la littérature « sérieuse », les livres sérieux pour lesquels il y a certainement plus de demande en Europe qu’aux États-Unis.  De l’autre côté de l’Atlantique, nous dit-il, « il n’y a qu’une petite partie, environ un-demi million à un million de lecteurs, lesquels appartiennent pour la plupart aux classes moyennes supérieures et qui ont été éduqués aux plaisirs que l’on éprouve à fournir le travail difficile qu’exigent la lecture, la musique, l’art en général ». L’influence de cette culture exigeante ne se fait sentir que dans un cercle restreint, dans lequel Wallace dit se situer lui-même ; comparée à la musique populaire par exemple, comme le Rock’n Roll et le Hip Hop, l’influence culturelle autant qu’économique de la musique classique est quasiment nulle. Wallace, qui n’est jamais sûr de rien « I don’t know… », « I’m not sure but… » et qui fait preuve en cela d’un charme intellectuel rafraichissant si on le compare aux arrogantes assertions de certains intellectuels français dont on ne retient déjà plus que le sigle (tant qu’à faire dans le « commercial » ou la pub, je préfère autant DFW comme marque « déposée » que BHL !) se dit que « probablement, l’éducation américaine était meilleure et plus exigeante autrefois,  quand les enfants n’avaient pas d’autre choix que de réaliser qu’il y avait certaines choses qui étaient difficiles et qui impliquaient une certaine corvée, mais qui, au final, se révélaient très satisfaisantes. Mais de plus en plus, aux États-Unis, les gens produisant des choses sérieuses, plus difficiles et qui sortent de l’ordinaire, ont eu une audience de plus en plus restreinte. »

 

 

 

 

 

 Dans un prochain article, je publierai la suite de cet entretien dans sa traduction française et dans lequel il nous explique pourquoi les gens ont généralement « peur » de lire.



*Le titre Infinite Jest est une citation tirée de Hamlet de Shakespeare

 

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commentaires

V
Bonjour, j'ai pris beaucoup de plaisir à lire votre article que je trouve bien écrit et trés documenté. <br /> <br /> Pourriez-vous me donner votre avis sur un texte que j'ai écrit sue Wallace . <br /> <br /> Vous pouvez le trouver avec le lien suivant variationblog.com<br /> <br /> Merci de votre attention<br /> <br /> Belle journée à vous
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