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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 17:54

  

Le 08 avril 1979, Wim Wenders est descendu d'un taxi à Manhattan et s'est rendu chez Nicholas Ray, mourant, pour tourner avec lui un film sur les dernières semaines de sa vie. Dans cette aventure cinématographiquement et humainement inédite d'un film qui, non seulement va à la rencontre de la mort, mais qui visionne de surcroît la mort organiquement au travail, ni le cinéaste ni le spectateur du film "Nick's movie - Lightning over Water" n'échappent au sentiment paralysant de la solitude de celui qui a accompagné brièvement la mort. Quelques semaines pour le cinéaste, à peine deux heures pour le spectateur. Le temps ne fait rien à l'affaire.

  

Voilà un film qui devait accompagner les derniers moments d'un ami, d'un mentor aussi. Un film qu'ils avaient convenu de faire ensemble, le cinéaste allemand, Wenders, et l'Ami américain, Nicholas Ray, pour poursuivre la création jusqu'au dernier souffle de vie. Comme le rappelle justement Bernardo Bertolucci dans un texte qu'il a rédigé en introduction au scénario du film publié en 1981 aux éditions Zweitausendeins, le créateur Nicholas Ray concentre toute son énergie vitale pour témoigner tout au long du film de ce que Proust appelle "l'incroyable frivolité des mourants".

 

Quelque trente ans plus tard, Wim Wenders a déjà commencé à travailler avec la chorégraphe et danseuse allemande Pina Bausch sur un film qu'ils voulaient faire ensemble, lorsque celle-ci décède brusquement. Ce film, prévu en collaboration avec Pina Bausch, devait être réalisé en 3D. Mais, si Wim Wenders a décidé néanmoins de réaliser le film, il lui a fallu le faire sans Pina Bausch. Le format 3D est resté, mais le film ne pouvait plus se faire de la même manière. La mort s'était immiscée entre eux. Finalement, Wenders a réalisé le film. Différemment, bien sûr.

 

Impossible de raconter un tel film, il ne se raconte pas, il ouvre des fenêtres.

 

Ne pouvant plus dorénavant se chercher et se correspondre l'un l'autre dans le film, comme Wenders et Pina Bausch l'auraient sûrement fait, Wenders a cherché ce qu'il y avait de lui en elle et ce qu'il y avait d'elle en lui. Au lieu de faire un simple hommage à son amie disparue, il l'a fait revivre en les cherchant eux-mêmes. Il a dû, certes, faire le film sans elle, mais il l'a fait avec elle.

J'ai lu ça et là des critiques de cinéma lui reprochant d'avoir fait un simple film à la gloire - même si justement méritée - de Pina Bausch, sans avoir vraiment fait un documentaire approfondi de recherche artistique sur le travail de Pina Bausch. Ces critiques m'étonnent. Wenders a beau en effet insister sur l'avenir certainement radieux du 3D dans les documentaires, artistiques ou autres, il n'a pas réalisé un simple documentaire avec "Pina - dansez dansez sinon nous sommes perdus".

 

  

 

Wenders a bâti sur un scénario précis un film dans lequel les chorégraphies de Pina Bausch, ses mises en scène, ses lieux de "création", traduisent peu ou prou les mêmes visions, les mêmes interrogations métaphysiques, philosophiques et la même approche artistique que celles de Wim Wenders, l'une par son "Tanz-Theater" (danse-théatre), l'autre par ses films. Il n'est pas surprenant d'apprendre que ces deux-là ont été amis. Tout semble les rapprocher.  Sans pour autant nous plonger dans l'étude approfondie de l'histoire de la danse, force nous est de constater que ce qui a démarqué Pina Bausch des autres chorégraphes, c'est qu'elle aborde une nouvelle dimension, en créant des mises en situation notamment au moyen du Tanz-Theater (Danse-Théatre).

  

Dans ce film, le langage fait partie du cycle de la danse, il est dans les corps, il  est celui des corps. En témoignent les voix off en décalage avec les danseurs : au milieu des séquences de danse, chaque danseur apparaît face à la caméra, son visage immobile et muet, tandis que sa voix off évoque son expérience artistique et humaine avec Pina. La voix off, le visage du danseur sont le prolongement de la séquence de danse. 

 

On se souvient, en regardant "Pina", des trains suspendus qui passaient et repassaient dans le film "Alice dans les villes" (1974) de Wenders, une sorte de road-movie sur l'errance, la dérive, à la forme inédite pour l'époque. Ce film constituait le premier volet d'une quête de voyage qui continua avec "Faux Mouvement" (1975) et "Au fil du Temps" (1976). "L'Ami américain" (1977) en fait également partie. Toute la filmographie de Wenders se retrouve transfigurée dans "Pina", l'oeuvre de Wenders consacrée à Pina Bausch.

 

C'est en effet parce que Wenders pousse sa recherche cinématographique plus loin, non pas en utilisant platement les chorégraphies de Pina Bausch et ses danseurs au service d'un simple documentaire-hommage, mais en plongeant la caméra dans la "dimension Pina", dans la chair des danseurs et en mettant une autre dimension, la 3D, au service de la "dimension Pina". Un peu comme lorsqu'on regarde le tableau de Courbet, L'Orée de la Forêt (1856), et que de loin ou de près, on ait toujours une vision claire, mais qu'au fur et à mesure que l'on se rapproche du tableau, on voit tout autre chose en se rapprochant, comme cette impression qu'en avançant un peu plus, on va entrer dans le tableau et passer derrière l'arbre. C'est un peu cette impression que l'on a en regardant les danseurs "évoluer". On sent leur peau, le tissu de la robe ou la chemise coller à leur peau. La danse n'est plus seulement visible, elle est sensible, organique. Le danseur fait exploser non seulement des émotions, mais le décor sur lequel se modèlent ces émotions. Et les émotions se refondent dans le décor.

Toutes les sensations s'entrechoquent. Elles peuvent être violentes.  Jamais je  n'avais vu exprimer auparavant dans la danse, de cette manière, la joie, le désespoir, le viol ou le racisme, pour ne citer que quelques séquences du film.  

Il y a une scène, à la fois burlesque et hallucinante, qui mériterait à elle-seule que l'on aille voir ce film: celle d'une femme qui entre dans un train (suspendu ou non? ) avec un grand oreiller blanc. Sans pour autant raconter la scène, je n'ai pu m'empêcher de penser à Godzilla (que par ailleurs, je n'ai vu que de loin sur le petit écran...).

 

La scène qui m'a le plus marquée? Plusieurs, mais surtout celle où, dans un paysage de terre battue avec un étang d'eau semblant lutter pour sa survie, une femme porte un homme sur son dos tandis qu'en arrière-plan, une femme en robe rouge porte, sur son dos également, un arbre.

  

Le film, qui s'ouvre sur le thème des quatre saisons, l'interprétation du "Sacre du printemps", se referme sur le même thème. Avec le rouge, la robe rouge, en filigrane.

Mais la boucle n'est pas bouclée. Tout ce qui s'est passé entre-temps, déborde du cadre et, telle la femme qui plonge comme un reptile dans les bras en cercle de l'homme pour disparaître en lui, les scènes replongent dans le souvenir du spectateur qui quitte la salle obscure. 

 

Décidément, avec Pina Bausch et Wim Wenders, la danse et le cinéma se rejoignent au pays des merveilles de ce film 3D.

 

Je vous renvoie à un excellent article de Jean-Michel Frodon sur le film de Wim Wenders, Pina, le grand-oeuvre de Wim Wenders. (cliquer sur le titre de l'article)   

 

   

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commentaires

C
<br /> Ah ,un vrai délice ce film : des espaces (et des corps qui occupent ces espaces) mis en relief avec une intelligence et une dextérité à vous faire oublier tous ces pseudo films où le relief n'est<br /> qu'un prétexte commercial.Et toute cette équipe de danseurs qui rend hommage à sa chorégraphe qui vit et vivra encore et en corps.<br /> Merci pour ton article sur notre cher Wim Wenders qui nous emporte une fois de plus sur les ailes du désir: s'il te plait Wim Wenders donne nous encore des films comme celui-là.<br /> Naine Mithril<br /> <br /> <br />
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