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13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 16:31
Sous le titre "Une Déesse va au Bain"le magazine allemand Die ZEIT a publié cette semaine un article faisant état d'un terrible drame culturel qui secoue actuellement l'Écosse, voire toute l'Île d'Outre Manche. En effet, des amateurs d'art écossais se démènent pour sauver deux tableaux de maître du Titien menacés de quitter le pays. Mais voilà que Karl Marx s'en  mêle et que ces tableaux font resurgir à leur insu une lutte des classes que l'on croyait noyée dans l'abîme de la crise financière sur fond de mondialisation etc...

Résumons les faits : un noble écossais - et pas n'importe lequel, nous dit-on -, le Duke of Sutherland, détient depuis des lustres deux tableaux (1) de maître de l'artiste vénitien de la Renaissance, Le Titien, estimés à 300 millions de Livres sterling. Le Duke souhaite les vendre au tiers de leur prix pourvu qu'elles restent dans le pays.

Jusqu'ici, rien de spectaculaire : à ce prix-là, je vais de ce pas fouiller dans mon grenier, au cas où. Mais voilà : le nom de Sutherland est vilipendé en Écosse, la faute à une horrible ancêtre, la duchesse de Sutherland, qui, sept générations auparavant, avait fait procéder à l'expropriation et à l'expulsion de milliers de familles du Comté. Son souvenir est resté gravé dans la mémoire des Écossais comme le symbole de la barbarie féodale. À tel point honnie qu'elle est même évoquée dans le Capital de Karl Marx!
Quant à son descendant, il est suggéré ça et là qu'il cherche peut-être à renflouer les caisses de son compte en banque par la vente des deux tableaux du Titien...
Qu'à cela ne tienne, mais voilà que tous les experts s'enflamment pour ces tableaux et que le directeur de la Galerie nationale d'Edimbourg déclare que ces toiles sont uniques. Le curateur de la Galerie nationale d'Angleterre à Londres les compare même à la Joconde et tous deux ont entamé l'été dernier une campagne pour leur acquisition, que seules des collections étrangères telles que le Musée Getty peuvent se permettre d'acheter, même au prix convenu avec le Duke de Sutherland !
Mais, dans ce débat  où des esprits survoltés rivalisent d'enthousiasme pour cette acquisition, même des historiens de l'Art pourtant d'un avis différent préfèrent ne pas se prononcer. C'est qu'en réalité, cette lutte pour l'acquisition des tableaux est moins une question de culture et d'art qu'une affaire politique, le débat ayant tourné à la lutte des classes. Le Duke, prétendent les politiciens du Labour, serait moins mû par un désir de faire une bonne action que par celui, bien dans les habitudes des Sutherland, de leurrer le peuple. Le terme même d'"extorsion" est évoqué. En effet, dans le cas d'une vente à la Galerie nationale, il économiserait 60 millions de Livres en impôts sur le revenu des capitaux et sur les droits de succession pour chacun des tableaux dont il a hérité avant les neufs dernières années. Ainsi, se plaint un député d'un district ouvrier de Glasgow, l'achat du premier tableau provoquerait à lui seul un trou énorme dans les caisses de l'État - pour une oeuvre d'art auquel ne s'intéresserait aucun de ses électeurs. Il trouverait bien mieux de laisser ces toiles prendre le chemin de l'Amérique, puisque, de la sorte, Sutherland serait obligé de payer une part décente en impôts.
La Galerie nationale persiste à considérer que l'offre de Sutherland est l'expression de sa grande philantropie. Cependant, la haine qui s'est déclenchée de nouveau sur son nom a déjà fait des ravages. Sur une page Internet du quotidien écossais "The Scotsman", un bloggeur exige que l'on exproprie les Sutherland sans aucun dédommagement. Un autre bloggeur réclame, "sous la menace d'un commando d'exécution au petit jour", qu'on les expulse immédiatement vers ... l'Angleterre !

Là, le Duke mal aimé trouverait sans doute une atmosphère plus apaisée. Ainsi, dans le courrier des lecteurs du Times, un lecteur s'enthousiasme à l'idée de dépenser l'argent du contribuable pour les tableaux du Titien, pour quelque chose, dit-il, qui possède une vraie valeur, et non pour des "banques surendettées ou pour l'aide sociale à l'infâme prolétariat."

Bien, l'année 2009 ne fait que commencer, je vais me coucher...



(1)  Le Titien, Diane et Callisto  et  Diane et Actéon  
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commentaires

N
Eclairante et interessante cette histoire. <br /> <br /> C'est vrai,quoi, ventre affamé n'a pas d'oreilles et pas d'yeux dans doute non plus. A quoi servent la musique et la peinture pour les masses défendues sans, bien sur, aucune démagogie par les députés du Labour? Comme disait Le Pen les danses folkloriques c'est bien suffisant. Et puis, avec un peu de chance, ces prolétaires qui ont d'autres chats à fouetter que de s'extasier devant des tableaux de Titien, gagneront peut-être un jour au loto et pourront alors, libérés des contingences de leur existence précaire rejoindre les happy few qui peuvent se payer des AR outre atlantique quand ils ont la nostalgie du patrimoine perdu. <br /> <br /> Quant au commentaire du lecteur du Times sur l'infâme prolétariat, ça fleure bon son 19e siècle! J'ai écouté, il y deux jours, celle qui remplace Arlette Laguilier à la tête de LO. Elle parle tout aussi intelligemment des "patrons". C'est à pleurer...de rire?
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